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Les actualités - Le Samedi 31 Juillet 2010

Un film à la frontière de l'ambiguité

Paul Bouchard
Par Paul Bouchard
Canada
Mercredi 5 Novembre 2008

Le film sur Marie de l’Incarnation de Jean-Daniel Lafond peut surprendre. On pourra même s’en scandaliser. Il ne faut pas s’attendre à une icône cinématographique. L’oeuvre, conceptualisée en contexte agnostique, se veut culturelle et non religieuse. N’empêche qu’elle trace le portrait vrai d’une sainte de chez nous. Marie Guyart, femme d’affaires, femme de lettres, féministe avant la lettre, une géante en humanité habitée par le mystère de Dieu.


La chorégraphe Marie Chouinard et la comédienne Marie Tifo cherchlent ensemble de quelle façon représenter l'extase de Marie de l'Incarnation. : Image tirée de la production

La chorégraphe Marie Chouinard et la comédienne Marie Tifo cherchlent ensemble de quelle façon représenter l'extase de Marie de l'Incarnation.

Image tirée de la production

Ce film québécois, et la pièce de théâtre qui en découle comme un fruit mûr, tombe comme un cadeau du Ciel, pourrait-on dire, autour des célébrations du 400e de la ville de Québec. Il ramène aux fondations, surtout mystiques et humanitaires, de notre peuple français d’Amérique. Quelle beauté!

Qu’on ne se méprenne pas, toutefois! Il s’agit d’un documentaire et non d’une fresque historique ou d’une biographie.

Sa réalisation «tient du miracle», soutient Jean-Daniel Lafond. Il mijotait ce projet depuis près de 30 ans. Il a découvert son ampleur autour d’une pièce de théâtre interprétée par un acteur français jouant seul sur scène un texte «incandescent» de cette femme, qualifiée d’«étrange» par le comédien, texte qu’il avait trouvé à la Procure de Saint-Sulpice de Paris.

Pour le réalisateur, toute la problématique du film tient de sa détermination à rendre compte du parcours spirituel de la bienheureuse, de sa démarche intérieure. Ce qui n’est pas évident au cinéma. «On ne peut filmer que l’extérieur et, comme au théâtre, on n’exprime que l’extérieur et de l’extérieur», explique-t-il. Comment donc relater l’histoire de cette femme exceptionnelle et de son extraordinaire aventure sans tomber dans l’anecdotique de petites histoires édifiantes ou, à l’opposé, sans se répandre en thèses philosophiques?

Le cinéaste a commencé à se sentir suffisamment mature au niveau de l’écriture cinématographique pour entreprendre cette création dans la foulée d’un certain drame. «On peut comprendre qu’on pense à autre chose après le 11 septembre», a-t-il laissé entendre en conférence de presse lors du lancement du film. Et il révélait qu’il avait fait, depuis cet événement bouleversant, des séjours prolongés en Iran où il avait tourné deux films et écrit un bouquin.

Son film «Le fugitif» raconte «l’histoire d’un assassin, un terroriste… Il ne s’agissait pas de raconter simplement un fait divers mais une vie intérieure.»

La vie intérieure de Marie de l’Incarnation est cependant aux antipodes de celle d’un terroriste musulman. «C’est une oeuvre d’humanisation de l’humanité. C’est quelqu’un qui a cherché à apporter de l’humain», soutient le cinéaste.

Le film

Pour évoquer cette vie intérieure, le cinéaste amène le spectateur derrière les coulisses du portrait, en quelque sorte. Et là, divers spécialistes sont invités à donner chacun son trait de sanguine. En alternance avec les entrevues sont lus des textes de la sainte cependant qu’à l’écran la comédienne est peu à peu transformée dans le personnage.

La technique est efficace. La catharsis est réussie. La chaleur des textes, admirablement rendus par Marie Tifo, contraste avec la froide distance objective, sans complaisance, adoptée par les intervenants. La trame sonore pète l’écran, comme on dit. Si bien que la beauté des textes s’impose avec une force telle qui relègue au second plan et fait même oublier les avatars, parfois déroutants, de l’esprit critique.

Des vues qui tantôt arrivent à point nommé lorsqu’elles confortent un engagement de foi, parfois sonnent faux quand elles sont exposées depuis une plateforme agnostique. J’ai apprécié particulièrement la justesse des interventions de l’historienne Dominique Deslandres. Bien que je respecte le point de vue de l’écrivaine Aline Apostolska, j’estime non pertinente son analyse d’incroyante avouée.

On peut reconnaître le malaise que peuvent éprouver ceux qui refusent de se laisser toucher par un témoignage de foi en Dieu aussi bouleversant que celui de Marie de l’Incarnation. Le cinéaste Jean-Daniel Lafond mérite notre admiration pour avoir réussi le tour de force de s’être attaqué à un sujet aussi ambigu pour une perspective incroyante.

Là où le bat blesse

Une ambivalence que relève la comédienne Marie Tifo dès le début du film. «Pour une actrice, essayer de comprendre le personnage, cette femme extraordinaire qui était en contact avec Dieu, il faut que toi tu Le trouves d’une façon physique, explique-t-elle. C’est fou de dire qu’il faut que je commence par le physique pour atteindre… (NDLR: la comédienne, par pudeur, peut-être, ne finit pas sa phrase, de sorte qu’on ne sait pas si elle veut dire “pour atteindre Dieu” ou “pour assumer le personnage”)… On dit toujours qu’il faut aller puiser en soi pour interpréter mais dans cette femme-là, il y a un Inconnu. Et ça, il faut Le trouver.»

Cette tentative d’atteindre le spirituel par le physique, de parvenir à l’extase par la médiation du corps se retrouve en filigrane dans tout le film et en constitue la thèse de fond. C’est qu’elle s’avère utile pour tenter d’expliquer une existence aussi héroïque que celle de Marie Guyart sans devoir postuler l’existence de Dieu.

Cet abordage par le bas des hautes sphères du monde divin se révèle d’une façon des plus critiquables à l’occasion de la contribution de la chorégraphe Marie Chouinard. Elle y enseigne à Marie Tifo une soi-disant technique de contraction des muscles du vagin et de l’anus pour atteindre l’exaltation extatique.

On peut estimer que, menée tambour battant par ce gourou de la danse, Marie Tifo accouche, au cours de cette séquence, de la plus pitoyable prestation de sa carrière. Le malaise que crée la chorégraphe se prolonge lors d’une autre séquence. On ne voit vraiment pas ce que sa performance a à voir avec l’incendie catastrophique qui a détruit le couvent des Ursulines au début de la colonie.

Ces séquences auraient pu et dû être écartées du film. On aurait pu s’en passer avantageusement. Elles sont à mettre sur le compte des erreurs du scénariste. Certains croyants s’en scandaliseront et ne voudront pas les lui pardonner. Sûrement que si l’index existait encore, ces séquences suffiraient pour justifier le rejet de l’oeuvre au complet.

Ma conclusion personnelle est que ce serait dommage pour tout le monde de rater l’occasion d’être stimulé, par ce film, à connaître davantage l’oeuvre magnifique de cette femme admirable, ce génie de la foi qu’a été Marie de l’Incarnation.


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