Le curé et l’athée... qui veut se marier à l’église
J'acquittais au comptoir mon plein d’essence. Le commis, 30 ans, aimable, me demande, le front plissé, la permission de me poser une question. Étonné, je me dis en lui souriant: un autre Montréalais échoué en campagne. Ici, on ne demande pas: «Me permettez-vous de vous parler?» L’accès direct est de mise. Même, se rencontrer sans se parler ne se fait absolument pas. C’est une impolitesse grave et le signe flagrant d’un manque de savoir-vivre. Ou alors, c’est l’indice d’une brouille; le silence dit «j’accuse», ou je suis de Montréal.
Ici, lorsque l’on a rien à se dire, on parle plus du temps qu’il fait, qu’il a fait ou qu’il fera. Bref on se parle parce qu’on vit ensemble et non pas dos à dos. Imaginez ce que représente la vie d’un curé de campagne. Il est en mode “qui-vive” du matin au soir. A-t-il oublié de saluer Simon-Pierre, c’est la crise. Parle-t-il plus à Marie qu’à Marthe, c’est la guerre. Mais, c’est un régime éprouvé pour demeurer doux et humble de coeur.
«Vous êtes un prêtre?» - «En effet.» - «Un non baptisé peut-il se marier à l’église?» - «Si le conjoint l’est, c’est possible.» -«Je vous remercie, ça m’inquiétait, car je ne suis pas baptisé, je suis même athée (fierté du torse bombé comme un médaillé olympique), mais je veux me marier à l’église.» - «Je serai ravi de vous y aider. Voici ma carte pour payer l’essence et celle pour me joindre. N’oubliez pas d’en parler à la demoiselle!» Je vis àson air entendu que l’église était une exigence d’icelle pour l’accession au mariage. Écourtée par la file d’attente, cette conversation me fit réfléchir.
Quelle différence entre se déclarer athée, philatéliste ou transsexuel devant un curé? Aucune. Il suffit d’affirmer son état, au lieu de le taire, et d’assumer son individualité précaire, mais réfractaire à toute ingérence envers soi. Le reste ne regarde personne. C’est la manière moderne d’exister: s’afficher pour ne pas inexister.
Voilà qui complique les offres d’éveil et de formation à la foi. Notre temps nous confronte à des défis humains inédits pour lesquels nous sommes loin d’être préparés. J’en relève quatre principaux: le moi tyrannique qui n’obéit qu’à luimême (fruit de l’éducation des enfants rois); le relativisme des opinions et des savoirs qui se moque des lois de la Nature, des traditions familiales et sociales, ainsi que des vérités de la raison et de la foi (car la vérité n’existe pas, il n’y a que des perceptions différentes selon les points de vues. Ici, saint Thomas se retourne dans sa tombe, avec Platon et Aristote); le mépris de la transcendance qui décapite toute autorité (repose en paix pauvre Louis XVI); enfin, la fière bulle individualiste de mon commis qui le rend inatteignable.
Cela rend aléatoire et assez inopérante toute velléité d’évangélisation. Athènes ne s’est-elle pas moquée de Paul? Actuellement, Montréal la surpasse infiniment.
Certains objecteront que Mormons, Témoins de Jéhovah, Évangélistes et Musulmans intégristes font des conversions. L’échec des catholiques viendrait de leur mollesse et de leurs piètres mollahs. Ainsi, mon commis pourrait fort bien se convertir au premier iman ou pasteur audacieux qui l’aborderait? Je ne le pense pas, car les nouveaux adeptes de ces groupes religieux, sectaires et réfractaires à la modernité, recrutent les personnes les plus vulnérables de notre société fort complexe, les oubliés de la modernité, ceux qui ne croient plus au slogan Liberté, Égalité, Fraternité, Fric.
Est-ce dire qu’il faut nous aussi devenir réfractaire à la société pour avoir du succès? Ridicule. Sinon, entrons donc dans le parti Québec-Solidaire pour mieux répandre Jésus-Christ! Non, soyons sérieux, il faut admettre que nous ne sommes plus au temps du bon militant de la JOC, comme dans les années 1950-1980.
Comment évangéliser dans ce contexte?
Les conditions politiques, sociales et culturelles sont actuellement contraires à l’Église. Nous sommes au temps de la négation pure et simple de l’acte de foi. Autrefois, on s’interrogeait sur la manière de témoigner pour ouvrir au Christ tous les coeurs. Il était en effet possible de créer des liens, de fraterniser. C’est maintenant chose du passé.
Aujourd’hui, les catholiques sont contraints de vivre une sorte de résistance à la façon des Macchabées: sauf que l’oppresseur n’est plus le paganisme du roi grec Antiochus Épiphane 1V mais la modernité révolutionnaire et déshumanisante. Le monde se demande si on peut encore être catholique, intelligent, novateur et fidèle à nos principes moraux rigoureux.
La seule manière d’évangéliser qui nous reste c’est de dire non à ce monde insignifiant —dire oui serait un contresens—, et de devenir de plus en plus catholique. L’apôtre Jean, dans sa première lettre en 3,22ss, disait fort à propos: «Mes biens-aimés, ne croyez pas n’importe quel inspiré, mais examinez les inspirations pour voir si elles viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes se sont répandus dans le monde. Voici comment vous saurez si l’esprit de Dieu les inspire (…). Tout inspiré qui refuse de proclamer Jésus, celui-là n’appartient pas à Dieu: il a l’esprit de l’Antéchrist, dont on vous a annoncé la venue et qui est dans le monde dès maintenant.»
Pour l’instant, le temps de l’évangélisation des gens modernes d’ici n’est pas encore arrivé. Devenons de solides résistants catholiques. Le reste suivra.
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