Trois appels? Trois oui!
NDLR: Voici la troisième et dernière partie de l’interview avec Nicolas Buttet réalisée par Paul Bouchard, Évelyne Lauzier et moi-même pendant le congrès eucharistique (CEI) (1). Dans le dernier numéro, le père Buttet racontait comment, suite à la demande de l’évêque, il avait quitté son ermitage pour fonder la Fraternité Eucharistein dans une veille ferme qu’il venait de recevoir providentiellement.
«Dieu a fait de moi le prêtre d’une famille nombreuse; il faut que je reste avec ma famille! Même si l’ermitage…» Le père Buttet a en effet renoncé pour l’instant à son ermitage où il avait pourtant cru qu’il passerait le reste de sa vie. Il a été ordonné prêtre en 2003.
Photo Eucharistein
—Vous êtes combien sur la ferme quand ça démarre, demande Évelyne?
«On est 17 au départ, frères et soeurs».
—Hommes et femmes, s’informe-telle?
«Hommes et femmes, frères et soeurs. Cela a commencé tout de suite comme ça, avec les deux sexes. Après, on a construit une deuxième maison pour les soeurs.»
Les blessés débarquent!
Le père Buttet avait vécu dans la pauvreté d’un ermitage pendant cinq ans, une expérience de la pauvreté qui ne lui faisait personnellement pas peur. «Mais au départ, on était dans une véritable ruine. Il n’y avait rien!»
«À ce moment-là, un ami qui s’occupe des questions de travail me dit: “On a des jeunes dont on ne sait plus quoi faire. Ils ne sont absolument pas ré-insérables. Ils sont passés par la drogue et sont vraiment brisés. Quand on les place dans une entreprise, ils sont renvoyés à midi parce qu’ils ne savent pas travailler. J’ai appris que tu construisais, une ferme. Tu pourrais les accueillir? Toi, tu ne les renverras pas? Ça nous rendrait un grand service.” J’accepte. Il me dit qu’il va me rappeler le lendemain pour me dire qui va venir.»
«Ils ont débarqué: dix jeunes blessés. C’était incroyable! Pendant la journée, il nous voyait prier, il nous regardait bizarrement. Mais, ça se passait bien. On mangeait ensemble à midi et puis le soir, ils repartaient. Mais le lendemain matin, ils arrivaient dans un état lamentable, ils avaient pris de la drogue la nuit, ils avaient bu.»
C’est à cette époque-là qu’un des jeunes blessés, n’en pouvant plus de vivre dans son enfer, se confie au père Buttet. «Nicolas, est-ce que je peux dormir ici ce soir?» Le père Buttet s’interroge, mentionne qu’il n’y a pas de toit, pas de commodités. Mais le jeune insiste: «Nicolas, je préfère être ici, que dans l’enfer de mon appartement. Chaque soir, je rentre, je fume mes joints, je bois. J’ai vécu le Ciel durant la journée et je vis l’enfer la nuit. Et moi, je ne veux plus vivre ça. J’en ai marre.» Le père Nicolas lui répond alors sans hésitation: «Tu ne dors pas seul! Viens avec nous.» C’est à partir de ce moment-là, qu’ils ont commencé à habiter dans la vieille ferme.
«Le lendemain, les flics étaient là. “Vous n’avez pas le droit d’habiter ici, ce n’est pas habitable, vous n’avez pas l’autorisation.” C’est très sévère», explique-t-il.
—Les problèmes de juridiction ont commencé, lâche Évelyne à l’avocat… avec une pointe d’humour!
«Oui», confirme le fondateur en riant! «J’ai répondu: “Très bien! Alors, cette nuit, on ira dormir sur la place de l’Hôtel de Ville! On y dressera une tente et on dormira là. On n’a pas d’autre endroit pour dormir. Et puis, j’ai même des menottes. Moi, je peux m’attacher au candélabre et, si vous voulez, j’y passe deux semaines, trois semaines”.»
Les policiers ont l’air d’avoir lâché prise et les laissent dormir sur place. Mais, le lendemain, ils reviennent à la charge: «Ils disent: “Vous n’avez pas le droit de rester là.” J’ai répondu: “Je vous ai dit qu’il y a deux possibilités: ou on dort ici, ou on va sur la place de l’Hôtel de Ville.” À quoi, ils rétorquent “Vous n’avez pas le droit. Ni l’un, ni l’autre.” J’ai repris : “C’est l’un ou l’autre. Vous me mettez en tôle? Je n’en ai rien à faire!” Ils sont venus encore deux fois, puis après ils ont renoncé…»
La communauté n’était pourtant pas au bout de ses peines. On a voulu leur interdire la construction de la seconde maison. Heureusement que le responsable de la communauté est un ancien juriste! Il savait qu’ils n’avaient pas le droit juridiquement «Alors, j’ai fait un recours. J’ai des amis au sommet de l’État, qui eux, étaient tout à fait avec nous. Du coup, chaque fois qu’on avait besoin, les amis nous soutenaient», explique le fondateur, content.
Heureusement, les permissions officielles sont finalement arrivées… un peu tard cependant! «Quand la municipalité nous a finalement donné l’autorisation de bâtir, on avait déjà deux maisons et il y avait 30 personnes qui y habitaient! “Vous avez le droit d’habiter maintenant dans les maisons”, nous a-t-on annoncé. On a répondu: “Merci, on est très heureux!” Ça faisait trois ans qu’on y habitait!» crânet-il en relatant l’événement.
Selon l’ordre de Melchisédech
—Dans votre vie d’ermite, étiez-vous déjà prêtre à ce moment-là, demande Paul?
«Non, je n’étais pas prêtre. Après ma conversion - ma conversion date de 85 - je me suis consacré dans le célibat. J’ai toujours eu le sacerdoce dans le coeur, mais ça ne s’était jamais présenté. Chaque fois, il y avait autre chose.» Quand la communauté est née, il a tiré un trait sur cet appel en se disant qu’il était sans doute trop tard pour entrer au séminaire.
Mais les voies du Seigneur sont parfois surprenantes! Nicolas Buttet fera partie d’une exception: son appel au sacerdoce se réalisera contre toute espérance. «Quand on a ouvert notre communauté en France, l’évêque m’a demandé pourquoi je n’étais pas prêtre? “Parce que, ça ne s’est jamais fait. Chaque fois que j’ai voulu rentrer au séminaire, j’ai eu une autre proposition.” Il insiste: “Oui, mais dans le coeur?” J’ai répondu: “Si j’ai l’appel? Moi, je sers le Seigneur comme ça. Je serais heureux d’être célibataire consacré au Seigneur toute ma vie. Il n’y a que lui qui compte”!»
L’évêque ne s’est pas laissé impressionner par sa sage réponse et lui dit: «Bien moi! Je t’appelle au sacerdoce!» Nicolas lui mentionne alors le problème du séminaire. Et l’évêque rétorque: «Mais, qui t’a parlé de séminaire? Tu as déjà fait tellement de théologie, tu as une licence en droit canonique, tu as travaillé au Vatican et tout…» Le frère Nicolas passe donc des examens et devient père Nicolas lorsqu’il est ordonné prêtre en 2003. «Sinon, ç’aurait été impossible» conclut-il.
—Quelle est votre prochaine étape: est-ce que vous retournez à votre ermitage, est-ce que vous retournez à votre communauté, demande Paul?
«Dieu m’a mis prêtre d’une famille nombreuse, il faut que je reste avec ma famille! Même si l’ermitage…» lui fait encore envie me dis-je?
—Est-ce que ça va essaimer ailleurs dans le monde, s’informe Évelyne?
«On a quatre maisons déjà. En France et en Suisse pour l’instant.»
—Je demande: «Et pour le Canada?» «Le cardinal Turcotte, chaque fois que je le vois, me demande: “Quand viendrez-vous ici”?» On peut donc peut-être espérer une fondation éventuelle au Québec.
Trame de fond: la Providence!
Mais comment la Fraternité Eucharistein réussit-elle à subvenir à ses besoins?
—Moi, ce qui me fascine, dis-je, c’est que pas une fois vous n’avez parlé de Providence sur le plan matériel. Pour vous, ce n’est pas un problème? Ce n’est tellement pas un problème, que vous n’en parlez même pas! N’est-ce pas?
«Oui. C’est ça. C’est vraiment ça.»
—Parce que vous n’avez aucun moyen de gagner de l’argent, ajoute Paul?
«On a une petite ferme, on a des vaches, des animaux, on en vit un petit peu, mais ce n’est pas suffisant. Toutefois, on n’a jamais acheté à manger depuis qu’on existe.»
—Vous répondez oui à Dieu partout, alors Dieu vous répond aussi, clame Évelyne pendant que nous exprimons à la fois joie et étonnement!
«Si on t’offre une école…»
Jamais deux sans trois, dit-on? Eh bien, voici le troisième appel: fonder un institut de formation de niveau universitaire à la fois philosophique et anthropologique: l’Institut Philanthropos(2) ouvert en 2004. Encore une fois, quelque chose qui n’était absolument pas prévu dans le «plan de carrière» du père Buttet qui a plutôt tendance à se rappeler son ermitage…
«Ça été tout à fait providentiel, raconte-t-il. Un évêque me téléphone un jour et me dit: “Nicolas, j’ai une maison pour toi, à Fribourg.” J’ai répondu: “Merci Monseigneur, mais on en a une petite qui nous va très bien…”!»
L’évêque explique quand même que c’est une immense maison de 100 chambres, une ancienne école. «On en a parlé avec les frères et soeurs. On a beaucoup ri. On a conclu que ce n’était pas fait pour nous.» Le père Buttet prévoit alors d’appeler l’évêque le lundi pour lui dire qu’il refuse l’offre.
Mais, le dimanche précédant ce retour d’appel, quatre professeurs de philosophie viennent le rencontrer pour lui demander un service. À la fin de leur rencontre, les professeurs qui ignorent tout de l’appel de l’évêque lancent une phrase surprenante au père Nicolas: «En tout cas, si on t’offre une école, tu dis oui! Tu ne refuses pas une école pour faire des lieux de formation!» «Ils ne savaient rien, s’exclame le père Buttet! Personne ne savait rien!»
Le père Buttet commence donc à compiler ce qu’on appellera plus tard des signes: «Bon, Seigneur, ça fait deux. La maison et ce petit signe.» Le soir même «un ami professeur de philosophie à Paris me téléphone. C’est le beau-fils du généticien Jérôme Lejeune. Il me dit: “J’ai passé le weekend avec Jean-Paul II. Il m’a dit qu’il fallait faire des lieux de formation pour l’anthropologie”.»
«Alors, j’avais l’école, la demande des philosophes et le sujet peut-être!»
—Et par le pape lui-même en plus, dis-je, pendant que nous nous exclamons devant l’oeuvre de la Providence!
«Le pape lui-même», confirme le père Buttet! Devant un appel si pressant, il réunit donc les frères et soeurs de sa communauté et leur explique ce qui s’est passé depuis leur rencontre. On l’invite à téléphoner à l’évêque pour lui raconter les événements. Le prélat confirme: «Je t’avais dit qu’il ne fallait pas dire non tout de suite», se rappelle-t-il en riant!
«C’est un institut anthropologique européen. C’est pour de jeunes universitaires. C’est vraiment impressionnant, il y a messe quotidienne, office, etc.»
—Est-ce que ce sont des jeunes de votre communauté, demande Évelyne?
«Quelques-uns. Mais pas nécessairement, ce sont plutôt d’autres jeunes. Des jeunes qui sont en lien avec la Fraternité. Même d’autres qui ne le sont pas du tout et qui veulent vraiment, soit après leurs études dans un séminaire, soit avant, se former à la personne humaine, dans la science, dans la médecine. C’est un institut académique si vous voulez.»
C’est à ce moment-là, et bien malgré elle, que Claude, la gentille bénévole aux communications, nous annonce que l’entrevue doit se terminer ici parce que le père Buttet est attendu pour une conférence dix minutes plus tard.
Cette rencontre extraordinaire, pourtant vécue avec tant de simplicité, aura été pour chacun d’entre nous, certainement l’un des points culminants de tout le Congrès eucharistique.
Pour ma part, lorsque j’y repense, je me dis: «notre coeur n’était-il pas brûlant pendant que nous marchions avec lui?» Et, au moment de se séparer, comme pour les disciples d’Emmaüs, j’aurais supplié «Reste avec nous!»
C’est Jésus-Christ que je goûtais en sa présence. C’est pour cette raison que je n’hésite pas à le surnommer: “l’homme ostensoir”. C’est-à-dire, celui qui porte le Christ visible en lui. Et pour ceux qui trouveront mon commentaire audacieux, je cite saint Augustin «S’il (saint Paul) dit qu’ils ont été sanctifiés, chaque fidèle peut dire: Je suis saint. Ce n’est pas là élèvement de l’orgueil, mais proclamation de la reconnaissance(3). » Oui, la reconnaissance au Seigneur pour son oeuvre d’amour insondable!
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