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Les actualités - Le Samedi 13 Mars 2010

Une honte pour l’humanité!

L’achat, la vente et l’exploitation d’êtres humains

Évelyne Lauzier
Par Évelyne Lauzier
Canada
Mardi 26 Janvier 2010

NDLR: Cet article est tiré d'un dossier qui comportait trois textes complémentaires sur la traite humaine, publié dans notre magazine du 17 janvier 2010.

Y a-t-il pensée plus horrible que celle d’imaginer des personnes faisant la vente d’êtres humains pour l’appât du gain, tel du bétail vendu aux enchères? C’est malheureusement la réalité cauchemardesque vécue par au moins 2,4 millions (1) de personnes à travers le monde. Et encore, ce chiffre est loin d’être exhaustif. Une partie du voile seulement est levé. Car on comprendra facilement que les auteurs (criminels) de cette forme d’esclavage moderne ont peu d’intérêt à divulguer leurs chiffres et leurs méthodes. Et comment qualifier le geste de ceux qui entretiennent ce marché par la DEMANDE en faisant l’achat de personnes humaines?


Antonio Gomes dos Santos a attendu 11 ans avant de recevoir une compensation monétaire pour les dommages subis, alors qu’il travaillait comme esclave laboureur dans une ferme du Brésil. Il avait été vendu pour la somme de 80$. Des sources bien informées affirment que chaque année, les trafiquants d’êtres humains achètent au moins 2500 femmes immigrantes pour le commerce du sexe au Canada.  : Photo CNS/Barbara Fraser

Antonio Gomes dos Santos a attendu 11 ans avant de recevoir une compensation monétaire pour les dommages subis, alors qu’il travaillait comme esclave laboureur dans une ferme du Brésil. Il avait été vendu pour la somme de 80$. Des sources bien informées affirment que chaque année, les trafiquants d’êtres humains achètent au moins 2500 femmes immigrantes pour le commerce du sexe au Canada.

Photo CNS/Barbara Fraser

On parle ici de TRAFIC ET DE TRAITE D’ÊTRES HUMAINS. C’est-à-dire de vente, achat et exploitation d’humains, y compris des enfants, pour des fins de travail forcé, de commerce sexuel et de vol d’organes. Et croyez-le ou non, les grands événements comme les Jeux Olympiques de Vancouver, qui se dérouleront du 12 au 28 février prochain, sont des occasions en or pour ces trafiquants d’êtres humains.

En effet, les êtres à la conscience muselée, qui conduisent ce genre d’activités inhumaines, savent bien que ce type d’événement mondial drainera des centaines de milliers de touristes. Et ces derniers —les touristes—, n’ont pas tous (malheureusement) un baromètre élevé de moralité. Ce qui donne comme résultat que, parmi eux, certains comptent profiter de cette occasion à l’étranger pour satisfaire leurs appétits sexuels pervertis ou pour faire des provisions pour alimenter leur lucratif marché. On appelle cela: LA DEMANDE.

Et c’est justement cette DEMANDE constante qui fait la réussite des auteurs de la traite des personnes. C’est pourquoi le Collectif CATHII, lançait à Montréal le 22 octobre 2008, la campagne 2008-2010 d’UNANIMA International sous le thème: ARRÊTEZ LA DEMANDE DE LA TRAITE DES FEMMES ET DES ENFANTS. UNANIMA International (UI), est une Coalition de 16 congrégations religieuses présentes dans 65 pays.

Quant au Collectif CATHII, c’est un Comité d’Action contre le Trafic Humain Interne et International. Oui, vous aviez bien lu «INTERNE». Parce que le Canada n’est pas à l’abri de ces laideurs (voir notre encadré en page 7 de notre magazine).

Des forces vives au front

Revenons au Collectif CATHII. En 2001, lors d’un congrès (2) à Rome, l’Union internationale des Supérieures majeures (UISG) invite les religieuses du monde entier à agir ensemble pour contrer le trafic des femmes et des enfants. Les réseaux de justice sociale à l’intérieur de plusieurs congrégations, déjà engagés avec les femmes du Québec, notamment la Congrégation Notre-Dame, la Congrégation des soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie et les Soeurs de Sainte-Anne saisissent l’opportunité pour inviter quelques groupes préoccupés par ce trafic.

Un comité de stratégies d’action se forme alors et prend le nom de CATHII, auquel s’adjoignent d’autres organismes: l’Association des religieuses pour la promotion des femmes (ARPF) et la Conférence religieuse canadienne3 (CRC) qui a choisi le trafic humain comme priorité d’action. Se joignent aussi la Communauté des Filles de la Sagesse, Franciscains International et la Communauté des soeurs de la Providence, unie à une ONG onusienne. Quelques chercheures universitaires et une représentante du Service de Police de Montréal viendront par la suite compléter ce comité de 17 personnes.

CATHII s’est donné comme objectif d’«analyser et choisir des stratégies d’action en vue de contrer la traite des êtres humains. Toutes les personnes autour de la table représentent des têtes de réseaux et se rendent responsables de l’information à transmettre et de l’engagement concret dans leur propre réseau.» Des réunions mensuelles «permettent d’assurer le suivi du plan d’action qui compte trois volets: a) La recherche sur la réalité du trafic humain et sur les lois canadiennes et internationales en lien avec ce trafic; b) les formations offertes en vue de l’action: session de sensibilisation et session de lobbying à travers le Québec; c) les ressources à envisager pour l’hébergement et l’accompagnement des victimes».

De plus, ces rencontres sont «le lieu de partage de nombreuses informations, d’outils d’animation ou d’articles écrits au bénéfice d’un groupe particulier. Les membres qui ont participé à des activités qui touchent le trafic rapportent l’analyse et le contenu propice à la mise à jour de la conjoncture ». Ainsi le Comité offre une formation continue très appréciée de tous les intervenants dans cette action.

Le 13 janvier 2009 c’était au tour de la Conférence religieuse canadienne (CRC) de lancer la trousse «NOUS SOMMES UN VILLAGE GLOBAL – LA TRAITE DES PERSONNES ET LES JEUX OLYMPIQUES DE 2010».

Conçue pour les élèves des écoles secondaires, «la trousse a pour objectif de sensibiliser les jeunes à la réalité de la traite des personnes sous toutes ses formes et à ses multiples causes», informait le communiqué de lancement de la CRC. La trousse NOUS SOMMES UN VILLAGE GLOBAL comporte un DVD, un guide d’utilisation et d’animation. L’information qui s’y trouve, précise la CRC, «est suffisante pour couvrir deux périodes de cours. La trousse peut aussi être facilement utilisée par d’autres groupes de personnes désireuses de s’informer et de s’impliquer dans la lutte contre la traite des femmes et des enfants.»

Le magnifique et substantiel GUIDE D’ANIMATION contenu dans la trousse offerte par la CRC fournit une foule de renseignements sur le trafic et la traite d’êtres humains, dans le monde et… au Canada.

Il y a aussi Jeunesse du monde (3) qui, depuis 2005, s’est jointe à la ligne de front pour combattre ce fléau de la traite des personnes en parrainant une tournée de la pièce de théâtre Perdues dans le trafic, et qui a préparé le Guide d’animation pour aider les étudiants et les professeurs des Cégeps à comprendre l’énormité de ce problème mondial.

La pièce de théâtre interactive Perdues dans le trafic, été créée par le Théâtre Parminou à la demande des soeurs de la Congrégation de Notre-Dame, qui ont ainsi voulu poser un geste concret pour alerter le public québécois, surtout les jeunes, à un fléau grandissant dans notre monde.

La pièce parle de la problématique de la traite des femmes et des enfants. «À cause de la mondialisation, ce phénomène prend de plus en plus d’expansion et dépasse les frontières, écrit “Jeunesse du monde” dans son livret. En outre, l’accroissement de l’industrie du commerce sexuel entraîne de désastreuses conséquences pour ses victimes et bouleverse les valeurs auxquelles nous adhérons en tant que société.» La pièce «nous fait prendre conscience que même nous, membres de la société québécoise, achetons à l’occasion ce que les trafiquants nous vendent, poursuit “Jeunesse du Monde” Cette pièce de théâtre veut non seulement nous prévenir que ce trafic est grandissant, mais aussi nous interpeller sur les moyens à prendre pour contrer ce réseau criminel mondial. À notre tour de créer un autre réseau, ayant lui aussi des ramifications mondiales, pour répondre: “ÇA SUFFIT”!»

Des faits… dans le monde

Suite à l’Assemblée générale de l’ONU du 3 juin 2008, et selon les données fournies par l’Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), il ressort que la traite des personnes a pris des proportions endémiques ces dernières années, la majorité des victimes sont des femmes et des adolescent-e-s en vue de prostitution. De plus, du fait de la mondialisation, «127 pays sont des sources de victimes de ce trafic et 137 États sont des lieux de destination». À noter que le Canada fait partie des pays de destination ou de transit pour la traite des êtres humains.

Selon un rapport récent de l’Organisation internationale du Travail (OIT) —le même qui nous apprenait d’entrée de jeux que le nombre de victimes de ce cauchemar dans le monde s’élève 2,4 millions,— les profits illicites réalisés chaque année par les travailleurs forcés se chiffrent à 32 milliards de dollars, dont 10 milliards proviennent de la vente des personnes et les 22 milliards restants correspondent au travail forcé, à l’esclavage et à la prostitution. Un profit, avoue l’OIT, qui représente beaucoup plus que tout ce qui avait été imaginé jusqu’ici. Ce qui nous amène à conclure que le trafic et la traite des humains est un crime très lucratif et pratiquement sans risque, soit à cause de l’absence de lois dans certains pays, de l’enchevêtrement de ces dernières dans d’autres, sans parler de la corruption d’élus de certains gouvernements qui acceptent de fermer les yeux sur ces crimes, moyennant récompense.

Une autre donnée sur la traite et le trafic des humains, communiquée celle-ci par le Haut Commissariat aux réfugiés, nous apprend, (Ô horreur) que les régions de prédilection des trafiquants sont celles où sévit la misère, laissant les gens vulnérables, donc des proies parfaites pour l’exploitation.

C’est ainsi que des trafiquants se sont déplacés dans la région du Delta d’Irrawady, au Myanmar, après le passage du cyclone Nargis, «attirant orphelins et jeunes filles en leur promettant nourriture, abri et un emploi respectable », apprend-on du Département d’État américain.

Le Haut Commissariat aux réfugiés indique également que le nombre de victimes de la traite ne fait qu’augmenter «du fait des désastres naturels, de la pauvreté et du coût élevé de la nourriture, autant de phénomènes qui laissent un repas décent hors de portée pour un nombre de plus en plus important de gens dans le monde.»

De plus, résultant des situations de crises économiques à travers la planète, des crises politiques et des conflits armés, la migration des individus a atteint elle aussi des proportions sans précédent dans l’Histoire, créant ainsi l’occasion de trafic humain de migrants. La traite des personnes et le trafic des migrants sont par conséquent intimement liés, mais distincts l’un de l’autre.

Celui qui fait le TRAFIC DES HUMAINS, un passeur, fait franchir clandestinement à une ou des personnes une frontière internationale, moyennant rémunération. Habituellement, la frontière franchie, la ou les personnes ne revoient plus leur passeur.

Alors que la personne qui subit la TRAITE, demeure sous le contrôle d’un trafiquant qui va exploiter son travail ou ses services, qu’elle ait passé ou non une frontière, légalement ou illégalement.

Quelles ressources, côté légal?

Qu’existe-t-il au plan législatif quant à la traite et au trafic des personnes? Les autorités judiciaires ontelles des lois qui leur permettre de sévir contre ces trafiquants?

Sur le plan international, Il y a le PROTOCOLE DE PALERME (voir notre encadré en page 6 de notre magazine) énoncé par un Comité spécial des Nations Unies, à partir des textes internationaux successifs relatifs à l’abolition de la traite, puis de l’esclavage, qui n’étaient pas assez précis pour combattre efficacement ces crimes d’esclavage moderne et de trafic humain. 140 grandes ONG ont participé à l’élaboration de cette importante convention. Ces coalitions veillaient à ce que les dispositions de la convention et de ses protocoles soient conformes aux principes de la protection des droits de la personne.

Approuvé en novembre 2000 par l’Assemblée plénière des Nations unies, il a été présenté à la signature des États en décembre en 2000, à Palerme, Italie, d’où son nom. En date du 7 janvier 2008, 117 pays s’étaient portés signataires du PROTOCOLE DE PALERME.

Et chez nous, au Canada?

Bien sûr, le Canada a signé le PROTOCOLE DE PALERME qui l’engage à légiférer et à sévir contre les criminels qui pratiquent la traite des personnes. Il a légiféré. La traite des personnes est criminelle au Canada.

Mais aucune condamnation n’est encore tombée, alors que plusieurs cas de trafic humain et de traite bien documentés ont été signalés aux autorités policières. Le gouvernement pourrait voir à l’application de ces lois, légiférer davantage et plus humainement, en tenant compte des victimes. Ce que fait le gouvernement canadien, «n’est pas suffisant», déclarait madame Jacqueline Ozman-Martinez dans un guide trilingue qu’elle a produit pour sensibiliser au trafic humain les intervenants et les décideurs. À la demande du Groupe de travail interministériel sur la traite des personnes (GTITP), madame Oxman-Martinez a examiné les actions et les politiques canadiennes en matière de trafic humain, ce qui, de fil en aiguille, l’a menée à rédiger son guide. «L’effort canadien pour protéger les victimes est faible», estime la chercheuse. Et elle précise que les victimes de la traite peuvent encore être détenues comme immigrantes illégales ou encore faire l’objet de poursuite pour être entrées clandestinement au pays. Celles qui ont été exploitées sexuellement peuvent faire face à une inculpation pour délit de prostitution. De plus, les victimes sont souvent renvoyées dans leur pays d’origine. Finalement, la protection de leurs droits les plus élémentaires est pour ainsi dire inexistante.

Même son de cloche du côté du Conseil Canadien pour les réfugiés (CCR)5 Les responsables écrivent sur leur site: «La loi canadienne criminalise la traite et, avec raison, la classe parmi les crimes les plus sérieux, en imposant des sanctions sévères aux coupables. D’un autre côté, la LOI SUR L’IMMIGRATION ET LA PROTECTION DES RÉFUGIÉS mentionne seulement les victimes de la traite dans un règlement. Ce règlement cite le fait d’avoir été victime de la traite parmi les facteurs POUVANT DONNER LIEU à la détention, incluant celle des enfants. Rien dans la loi ne protège spécifiquement les droits des victimes de la traite.»

En mai 2006, poursuit le CRC, «le gouvernement canadien a émis de nouvelles directives pour la délivrance des permis de séjour temporaire aux victimes de la traite des personnes. Le CRC a salué l’initiative comme un pas positif. Cependant, ces directives se sont avérées inadéquates: elles sont discrétionnaires et ne sont pas toujours offertes aux victimes de la traite; elles imposent un fardeau de preuve déraisonnable aux victimes de la traite; et finalement, le fait qu’elles requièrent la participation des autorités chargées de l’exécution de la loi a découragé plusieurs victimes d’en faire la demande.»

En prévision des jeux de Vancouver

Pour terminer sur une bonne note, nous avons appris par Elsie Hambrook, présidente du Conseil consultatif sur la condition de la femme au Nouveau-Brunswick, qu’en prévision des Jeux Olympiques de Vancouver, l’organisme REED, ou «Resist Exploitation, Embrace Dignity» (Résistez à l’exploitation, choisissez la dignité), a lancé une campagne populaire intitulée «Acheter des relations sexuelles n’est pas un jeu». L’Armée du Salut a aussi lancé sa propre campagne, «La vérité n’a rien de sexy». Espérons que ces campagnes de sensibilisation seront porteuses de quelques fruits et auront contribué à diminuer le nombre de victimes potentielles de cet enfer qu’est la traite des personnes.

Espérons aussi que le présent article aura touché quelques coeurs vaillants qui ont assez de moments libres pour pouvoir s’investir sur la ligne de front et faire bouger les choses, ne fut-ce qu’en faisant pression auprès du gouvernement fédéral canadien pour qu’il modifie ses lois qui criminalisent les victimes. À cet effet, la Conférence religieuse canadienne fournit un beau modèle de lettre à faire parvenir au Premierministre Harper.

(Voir la lettre pastorale publiée le 27 janvier par les évêques canadiens sur la traite des personnes en prévision des Jeux Olympiques.

__________

Notes:

1- Selon les chiffres fournis par l’Organisation international du Travail (OIT) en 2008.

2- Ce congrès était organisé par l’Union internationale des supérieures générales (UISG), qui regroupe 900 supérieures générales de congrégations religieuses féminines pour un total de 800.000 religieuses dans le monde, et par l’Organisation mondiale des migrations (OIM) présente dans 124 pays. Cette collaboration entre l’UISG et l’OIM, qui a commencé en 2004, a déjà permis la réalisation de cours de formation de lutte contre la traite pour les religieuses catholiques dans le monde, avec le soutien de l’ambassade des États-Unis près le Saint-Siège et financés par le Bureau pour les réfugiés et les migrants du gouvernement américain.

3- La Conférence religieuse canadienne (CRC) est une association de leaders des congrégations religieuses catholiques d’hommes et de femmes du Canada. Elle compte 290 membres représentant 21 070 religieuses et religieux.

4- Jeunesse du monde oeuvre à la coopération internationale depuis 40 ans. Parallèlement à ses activités outre-mer, l’organisation travaille aussi à sensibiliser le public canadien à la question de la solidarité internationale. Jeunesse du monde est donc un réseau de jeunes canadiens et de partenaires internationaux.

5- Des statistiques de 2000, révèlent que 56% des victimes de la traite étaient des femmes ou fillettes exploitées économiquement (servitude pour dettes, travail forcé domestique ou agricole, exploitation sexuelle pour 96% d’entre elles) selon un rapport sur la traite des femmes et les migrations. Quant à l’OIT, elle nous révèle que 40 à 50% des victimes de la traite sont des enfants.

6-(http://www.ccrweb.ca/trafficking/savoir.htm#Canada).


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Traite humaine, Violence

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