Les évêques auraient-ils changé leur fusil d’épaule?
Dans le cadre de la plénière de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AÉCQ), nos pasteurs ont fait une intervention remarquée, le 23 septembre dernier, concernant le cours d’Éthique et de culture religieuse (ÉCR). J’y ai trouvé du bon et du moins bon. Cependant, il semble difficile de saisir la véritable position de l’AÉCQ. Nos évêques sont-ils favorables ou non au cours en lui-même? Ce n’est pas clair… Se pourrait-il qu’ils ne soient pas tous d’accord? De là, peutêtre, l’ambigüité!
La conférence de presse visait à rendre publique et commenter une lettre adressée, le 15 septembre dernier, à la ministre de l’Éducation et signée par le président de l’AÉCQ. Mgr Martin Veillette demande à la ministre Courchesne un certain nombre de rectifications concernant le cours ÉCR.
Les bonnes nouvelles d’abord
Le plus heureux de cette conférence, c’est que nos évêques commencent à avoir des doutes au sujet de l’implantation du cours et deviennent ainsi des alliés dans le combat mené contre son imposition. Dans leur lettre adressée au MELS (Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport), les évêques établissent un premier bilan. «Nous devons dire que nous sommes inquiets. Les indices s’accumulent et démontrent que de SÉRIEUX CORRECTIFS S’IMPOSENT sans quoi le programme ne sera pas fidèle à ses objectifs et ne remplira pas ses promesses.»
«Le programme d’ÉCR comporte des défis très exigeants, à la jonction des valeurs et des droits fondamentaux de notre société, écrit le président de l’AÉCQ. Les parents devront être mieux informés et écoutés. Il faudra consentir beaucoup plus d’efforts et de ressources à l’encadrement et à la formation des maîtres. Et les sérieuses lacunes que nous avons signalées dans les manuels devront être corrigées grâce à un processus d’approbation respectant rigoureusement les prescriptions du programme et les engagements explicites du gouvernement.»
Cette conclusion-là suppose que nos pasteurs ont écouté leurs ouailles, puis recueilli des «données dans les milieux diocésains, auprès de parents, d’enseignants et de catéchètes.»
L’an dernier, ils s’étaient contentés de s’engager «à maintenir une attitude d’ouverture prudente, critique et vigilante à l’endroit du nouveau programme obligatoire.» Mais cette année, les évêques semblent avoir changé leur fusil d’épaule. Une bonne chose pour les opposants au cours ÉCR —dont je fais partie— qui profitent d’une voix supplémentaire en leur faveur.
Les parents ont besoin d’un engagement total et sans équivoque de la part des évêques. L’attitude «prudente et mesurée» (lettre aux Chevaliers de Colomb du 28 avril 2009) adoptée au départ n’aura servi qu’à jeter de la confusion dans la population.
À preuve, la Commission scolaire Kamouraska/Rivièredu- Loup affirmait qu’elle refusait d’accorder une exemption aux élèves qui en avaient fait la demande, en partie parce que l’AÉCQ avait «reconnu officiellement la pertinence du cours d’Éthique et culture religieuse.» (1) Je précise, à l’endroit de ces commissaires, que l’AÉCQ a reconnu la valeur de l’OBJECTIF poursuivi et non pas celle du COURS, une nuance tout de même importante.
«Un certain nombre de parents demande l’exemption de ce cours, poursuit Mgr Veillette, et ce mouvement de contestation ne peut être ignoré. Nous en avons d’ailleurs parlé dans notre déclaration publique de mars 2008 lorsque nous avons EXPRIMÉ notre PRÉFÉRENCE pour le respect du choix des parents en matière d’éducation morale et religieuse, prévoyant que cette liberté de choix disparaîtrait avec l’implantation du nouveau programme.»
Le problème avec cette déclaration de mars 2008 se situait plutôt dans le ton qui ménageait la chèvre et le chou, soit un peu trop politique et pas assez direct. Au lieu de «exprimé », il aurait fallu dire «affirmé»; à la place de «préférence », on aurait aimé voir «engagement». Ce qui aurait donné: «Lorsque nous avons AFFIRMÉ notre ENGAGEMENT pour le respect du choix des parents…» Une différence qui aurait pu servir, entre autres, pour défendre la cause perdue des parents de Drummondville qui demandaient justement le droit à l’exemption du cours ÉCR.
Mgr André Gaumond tient cependant à affirmer que «nous n’avons pas demandé ce cours-ci, ça s’est fait complètement en dehors de nous. Il est normal que nous soyons intéressés et vigilants. Il en va de notre responsabilité globale comme Église au Québec.» Je seconde! C’est le moins qu’on puisse attendre de nos pasteurs.
«On a laissé voir qu’il y a au moins des feux rouges qui s’allument actuellement, continue Mgr St-Gelais. Et c’est important, si on veut éviter d’avantages de dérives.»
Leurs inquiétudes sont d’autant justifiées qu’«un groupe d’experts a fait une analyse systématique des manuels du primaire (2) approuvés par le MELS au printemps dernier». Ce Comité spécial nommé par l’AÉCQ, affirme qu’il y a de sérieux problèmes pour deux maisons d’édition sur trois étudiées. Non seulement cette étude peut servir d’argument lorsque nécessaire, mais elle guide les parents en nommant les manuels qui accrochent.
J’entends déjà plusieurs poser la question: «Et quelle est cette maison d’édition qui cause moins de problèmes?» En comparaison à Modulo et les Éditions CÉC (Centre éducatif culturel) «FIDES laisse voir plus de fidélité au programme», informe Mgr St-Gelais.
Vous vous doutez bien qu’en arrivant chez moi, c’est la première chose que j’ai vérifiée! Eh bien! Je fais partie des malchanceux… Dans mon école de quartier, on a choisi Modulo au primaire. Je devrai donc rester aux aguets et continuer de reprendre cette matière avec mes enfants à chaque fois que possible.

«Parmi les conditions de réussite, à nos yeux, il faut que l’on tienne compte des préoccupations dont on a fait mention. Sinon, il y a de sérieuses chances pour que le programme ne fonctionne pas», affirmait le président de l’AÉCQ, Mgr Martin Veillette, lors de la conférence de presse du 23 septembre dernier.
Photo Sophie Bouchard
Ce qui fait problème
Malgré l’ambiguïté de leur discours, le fait que nos évêques soient si inquiets qu’ils prennent la peine de convoquer la presse, en plus d’avoir écrit une lettre à la ministre, devrait nous alarmer.
Voici leurs trois principaux sujets d’inquiétude, tels que rédigés dans leur lettre.
1) «La compréhension et la réception du programme sont compromises par le manque d’information des parents, qui demeurent les premiers responsables de l’éducation des enfants.»
Pour ma part, cette phrase est pour le moins équivoque. Est-ce qu’on sous-entend ici que les parents n’ont pas compris le programme et que c’est pour cette raison qu’ils s’y opposent? Est-ce cela le manque d’information aux parents? Malheureusement, il semble bien que ce soit ce que pensent les évêques.
«Les objectifs poursuivis par un tel programme ne sont pas les mêmes nécessairement qu’un programme d’enseignement religieux, et même, un programme de catéchèse. De ce côté-là, on constate que ce n’est pas sûr que dans l’ensemble de la population ce soit bien compris. Il faut continuer à faire des efforts pour expliquer le programme», répond le président de l’AÉCQ.
Pourtant, j’ai plutôt l’impression que les plus farouches opposants au caractère obligatoire du cours, ce sont justement les plus informés des parents, ceux qui ont complété des demandes d’exemption, qui ont lu les manuels de leurs enfants ainsi que le programme du MELS, qui ont marché dans les rues sachant ce qu’ils contenaient… Et que ceux qui ne disent rien, ce sont ceux qui n’ont rien à dire… étant tout simplement moins informés.
Faut-il comprendre que, pour l’AÉCQ, le programme, en soi, n’est pas un problème, mais que c’est son application qui dérange?
Bizarre! À moins que les évêques voient vraiment plus loin et souhaitent, qu’en étant mieux informés, les parents soient encore plus nombreux à s’opposer? Ouf! C’est un peu tiré par les cheveux…
2) «La place et le traitement de la tradition chrétienne dans les manuels approuvés pour le primaire ne respectent pas les prescriptions du programme.»
Un an plus tard, nos évêques arrivent à la même conclusion que les opposants du cours, qui eux, l’avaient vu venir, certainement grâce à leurs viscères de parents! Est-ce qu’on peut comprendre, même si on s’en désole, que nos pasteurs n’aient pu adopter cette attitude presque instinctive et inhérente au rôle de parents? Leur fallait-il attendre d’avoir des faits pour agir?
Ils critiquent «la place accordée à la tradition chrétienne» dans les manuels approuvés du PRIMAIRE. «Nous rappelons à la ministre, signale Mgr Veillette, que son ministère a émis une prescription très claire sur l’importance à accorder à la tradition chrétienne dans le cours ÉCR.3 Une telle exigence n’est spécifiée pour aucune autre tradition religieuse.
«Or nos experts ont constaté que la place faite au christianisme dans les manuels reste très comparable à celle des autres religions. Ces manuels exposeront les élèves à la diversité religieuse bien plus qu’ils ne les introduiront de façon significative à la connaissance de la tradition chrétienne québécoise », déplore le président de l’AÉCQ.
Bien dit! Mais qu’est-ce que ça change puisque, comme le précise Mgr Raymond St-Gelais aux journalistes, le «problème du programme lui-même, c’est qu’on se limite davantage à regarder l’aspect du phénomène religieux plutôt que de l’expérience religieuse. Et d’ailleurs, nous-mêmes, nous nous étions présentés à la Commission parlementaire sur ce programme-là en disant qu’il y avait un défi presque insurmontable dans le programme lui-même.» Ça au moins, c’est clair!

Lorsqu’on a demandé aux évêques leurs réactions face au danger du relativisme, Mgr André Gaumond, archevêque de Sherbrooke, a répondu qu’«il faudra toujours être très conscients du danger qu’il peut y avoir, s’adressant à de jeunes enfants, d’aborder des problèmes, des situations, des enjeux qui les dépassent. Il faudra toujours être attentifs à cela».
Photo Sophie Bouchard
3) «La formation des maîtres est largement insuffisante et les guides pédagogiques sont encore inexistants».
D’abord la question des guides pédagogiques: ce sont des outils dorénavant indispensables pour les professeurs. Le fait qu’ils n’en aient pas encore signifie que tout ce que les enseignants ont pour préparer leurs cours, c’est le manuel.
Or, le manuel est prévu s’adresser aux enfants, sans explications des tenants et aboutissants du programme. Les professeurs improviseraient donc, en fonction de leurs perceptions des objectifs poursuivis. Si on ajoute à ça le manque de formation… Pas fort, Madame la ministre!
«Parce que vous savez comme moi: c’est dans les classes que les choses se passent, admet Mgr Veillette. Et quand l’enseignant se sent plus ou moins à l’aise et préparé, ça conditionne la manière dont le cours va être donné.»
Je dirais même plus! Il y a la question du devoir de réserve qui est d’autant difficile à respecter comp te tenu du sujet traité. J’aimerais qu’on le reconnaisse enfin: même avec la meilleure formation du monde, on ne me fera pas avaler que les professeurs ne laisseront pas passer des opinions personnelles de temps en temps. Ce qui équivaudrait à se fermer les yeux pour ne pas voir.
Des faits: j’ai osé demander à un de mes enfants de rapporter le manuel ÉCR. Eh bien! Devoir de réserve ou pas, le professeur ne s’est pas gêné pour répondre À MON ENFANT qu’il me reprochait mon opposition au cours qui risquait de «coincer» mon enfant entre le discours de l’école et celui de la maison!
Superbe, non? C’est moi qui coince mon enfant parce que je veux savoir ce qu’on lui enseigne? Le professeur a assuré mon enfant que tout ce qu’il y avait dans le manuel était «parfaitement correct» et que si ellemême n’y voyait pas de problèmes, c’est qu’il n’y avait pas de problèmes! Cependant, je pouvais quand même venir consulter le livre dans la classe, si j’y tenais.
Ça, c’est tout un devoir de réserve, chers lecteurs! J’ai parfois l’impression que certains enseignants ne savent pas que cette réserve, c’est celle de garder pour soi son opinion personnelle! Et on n’a même pas encore parlé du contenu du cours…
Même les évêques l’on constaté dans leur cueillette de renseignements, nous indique Mgr Veillette. «Quelques-uns (des professeurs) ont cependant mentionné la grande difficulté de tenir une posture de neutralité dans l’enseignement du programme». Puisque ce sont les professeurs qui le disent eux-mêmes…

Les manuels approuvés par le MELS et publiés par trois maisons d’édition ont été étudiés, explique Mgr Raymond St-Gelais, évêque de Nicolet et président du Comité de l’éducation chrétienne de l’AÉCQ. De ces trois maisons d’édition, «Fides laisse voir plus de fidélité au programme».
Photo Sophie Bouchard
Le bénéfice du doute
Bien sûr, la transmission de la foi ne se fait plus à l’école, mais dans les familles et les paroisses. (Dans les faits, est-ce que ça n’a pas toujours été le cas?) Mgr Veillette souhaite que se développe chez les enfants «la capacité de se situer comme personne croyante, chrétienne, sans être démoli ou menacé en entendant parler de l’islam ou du judaïsme. D’être capable de vivre sa foi chrétienne sereinement.»
Je saute sur l’occasion pour abonder dans le même sens. Les catholiques québécois manquent effectivement de formation chrétienne. D’ailleurs, mon vicaire le relevait récemment avec finesse en demandant, pendant son homélie, qui de ses paroissiens avaient été catéchisés depuis les sacrements d’initiation chrétienne.
Ce qui ne m’empêche pas de penser que, formation ou pas, le bois dont sont faits les enfants est encore bien trop vert pour résister au discours d’un professeur. Je cite en exemple ce professeur d’histoire qui a affirmé dans la classe de ma fille (13 ans, 2e secondaire) que l’enfer n’existait pas, que c’était une invention de l’Église catholique et qu’il n’en était pas question dans la Bible (tout comme ce qu’il affirmait ne se trouvait pas dans le manuel scolaire…). Ma fille l’avait cru! Elle que nous catéchisons avec soin tous les dimanches et qui de plus participe sérieusement à la solide formation des catéchèses bibliques symboliques de la paroisse! C’est pour dire l’emprise des profs!
Recevoir le cours ÉCR «sans être démoli ou menacé», souhaite Mgr Veillette pour les enfants et «vivre sa (leur) foi chrétienne sereinement»… C’était peut-être possible, il y a 40 ans, mais aujourd’hui, tenons-nous le pour dit, les enfants catholiques vivent plutôt une véritable persécution à l’école. J’en appelle d’ailleurs à vos prières pour que nous les soutenions dans ce combat déchirant qu’ils vivent chaque jour avec leurs amis et leurs professeurs. Combat que certains perdent malgré tous les efforts de catéchèse et de transmission de la foi des parents.

La neutralité dans l’enseignement du cours ÉCR, exigée théoriquement, s’avère difficile à respecter dans la pratique, selon ce qu’a pu constater l’AÉCQ à la suite de l’expérience de certains enseignants.
CNS photo/Bob Roller
En résumé…
Que s’est-il passé avec nos évêques depuis le début de ce cours? Est-ce qu’ils ont changé d’avis? Peut-être que oui, mais je n’en suis pas si sûre. Peut-être avaient-ils effectivement décidé de ne pas s’opposer au cours pour donner la chance au coureur? Ou était-ce simplement une question de stratégie politique (qu’elle soit bonne ou non)?
Y avait-il un brin de naïveté de leur part? Pensaient-ils, vraiment, que le cours allait être bien appliqué, sans heurts et sans les conséquences qu’ils découvrent seulement aujourd’hui, comme si elles n’avaient pas été prévisibles? Présumaient-ils encore que dans une société sécularisée et carrément déchristianisée comme la nôtre, il était tout de même possible que le traitement donné au christianisme puisse être positif et prédominant?
Bien sûr, j’aurais préféré que, dès le début, ils aient prévu les déboires devant lesquels nous nous retrouvons actuellement. Mieux vaut tard que jamais! Tout le monde a le droit de se tromper.
«Pour notre part, nous continuerons à suivre attentivement la question, comme nous nous y sommes engagés», a conclu Mgr Veillette. Et moi de même, chers évêques!
_____________
Notes:
1- Procès verbal de la séance ordinaire du Conseil des commissaires du 13 janvier 2009.
2- Les manuels du secondaire n’étaient pas encore disponibles au moment où le Comité a fait l’étude des manuels.
3- «Dans l’élaboration des situations d’apprentissage et d’évaluation, l’enseignant doit s’assurer que le christianisme (le catholicisme et le protestantisme) est traité tout au long de chaque année d’un cycle», cite Mgr Veillette.
NDLR: Voir également le texte "Qui choisit les manuels ÉCR et cahiers d'exercices?" publié en complément dans le même numéro du magazine Le NIC.






